La kinesthésie et la proprioception dans le sport

Sollicité en tant que spécialiste sportif pour intervenir dans une thèse relative aux sens internes et à la kinesthésie, je me suis prêté au jeu des questions/réponses, et vous livre ici des informations précises et pointues sur un aspect du sport souvent occulté mais fondamental. Un nouveau regard sur l’activité physique.

1. Comment définirais-tu les sens dits « internes » que sont les kinesthésies et la proprioception ?
2. En tant que sportif, as-tu développé une conscience particulière de ces sens ?

La sensibilité kinesthésique se réfère aux sensations corporelles émanant des récepteurs proprioceptifs des articulations, des tendons, des muscles mais aussi de l’oreille interne. Les deux notions (kinesthésie et proprioception) sont donc liées.

La kinesthésie traduit la sensibilité et les sensations internes liées aux mouvements des différentes parties du corps. La proprioception fait, quant à elle, référence à la capacité du corps à protéger ses articulations et à maintenir un équilibre corporel grâce au travail des petits organes proprioceptifs qui sont des indicateurs précis de l’état et de la position des articulations. La sensibilité proprioceptive a une fonction de protection de l’appareil locomoteur, notamment des articulations. Elle s’apparente au réflexe myotatique, qui est lui chargé de la protection du tissu musculaire en déclenchant une contraction lors d’un étirement brusque ou anormal.

La conscience proprioceptive n’existe pas en tant que telle, il s’agit d’un phénomène qui n’est pas contrôlé par la volonté, contrairement à la contraction musculaire. En tant que sportif, on développe avec l’entraînement un maintien articulaire puissant et une sensibilité proprioceptive accrue. Cette dernière nous permet de nous astreindre à des charges d’entraînement et à des exercices dangereux sans risquer de nous blesser. Elle agit par elle-même sans que nous devions la contrôler ou la mettre en action. En revanche, la fatigue et le manque de concentration font chuter considérablement cette sensibilité protective et augmente de ce fait notre risque de blessure.

En somme, nous n’avons aucun moyen d’activer par la volonté notre sensibilité proprioceptive, mais on peut l’optimiser avec de la concentration. Nous ne la ressentons pas, elle agit sans envoyer de signaux nerveux, nous pouvons cependant en ressentir ses conséquences : une forte stabilité articulaire, qui se traduit par exemple avec les genoux qui ne bougent pas pendant le squat ou bien en skiant.

La conscience kinesthésique peut, quant à elle, être perçue par un sportif qui a une grande connaissance de son corps, elle se traduit par une sensation de contrôle, de maintien et de maîtrise de l’ensemble des groupes musculaires et articulaires. La conscience kinesthésique comprend la conscience de son corps et de la position précise de ses membres, on parle alors de schéma corporel. Ce dernier est particulièrement chamboulé à l’adolescence, au moment où la croissance est la plus rapide, les schémas et la conscience de la longueur et de la position de ses membres en mouvement doivent être reconstruits, ce qui explique souvent une baisse des performances à ce moment-là chez les champions précoces.

Kinesthésie, Proprioception et drogue :

Ces sens sont totalement bouleversés lorsque le cerveau est sous l’emprise de psychotropes. En effet, c’est le cerveau et les liaisons articulations/tendons/cerveau qui permettent cette conscience. Sous alcool par exemple, on perd totalement notre équilibre et notre faculté proprioceptive. C’est ce qui explique pourquoi la conduite est interdite : perte de vitesse de réaction, gestes moins précis, perte de la capacité d’anticipation des mouvements et réactions de la voiture, qui est dans ce cas le prolongement de notre corps… Sous alcool, il est impossible de tenir sur un pied les yeux fermés, exercice qui illustre pourtant totalement la faculté proprioceptive et la sensibilité kinesthésique du corps.

En outre, le fait d’être sous l’emprise de psychotropes peut cependant offrir une certaine conscience kinesthésique dans la mesure où tous les schémas sont perturbés. Même un sédentaire a un minimum de sens kinesthésique, ce qui lui permet par exemple de réaliser des tâches précises (porter un nouveau-né). Sous alcool, il aura donc conscience du chamboulement total de ses sens, ce qui peut être perçu comme une jouissance, un détachement du corps et de l’esprit, un enivrement corporel, une sensation d’apesanteur… Ce sens kinesthésique perturbé fait partie intégrante de la jouissance qui résulte de la prise de drogues.

3. Le fait d’en avoir conscience modifie-t-il la perception que tu as de ton propre corps ? Comment cela se manifeste dans ta pratique sportive ? 

Le fait d’avoir une conscience kinesthésique (schéma corporel) et d’avoir (on ne la ressent pas en dehors des efforts) une forte sensibilité proprioceptive offre une maîtrise du corps et la possibilité d’utiliser son potentiel physique à un niveau bien supérieur par rapport à quelqu’un qui ne possèderait pas ces aptitudes-là. L’intérêt de ces consciences dans la pratique sportive réside en plusieurs points :

– diminution du risque de blessure

– augmentation du potentiel physique et technique

– augmentation de la précision et de la justesse technique

– augmentation des possibilités d’entraînement (charges et exercices)

– augmentation des sensations corporelles liées aux exercices physiques (plus de signaux, plus d’informations, plus de feed-back, donc progression technique plus rapide)

– augmentation de la capacité à recruter rapidement le tissu musculaire

– amélioration de la vitesse de réaction

– amélioration des performances

La perception de son corps est modifiée par le développement de la conscience kinesthésique et proprioceptive, principalement par l’amélioration du schéma corporel qui devient plus précis, ce qui bouleverse considérablement l’image que l’on se fait de soi, de ses mouvements et de sa position en temps réel. On visualise son corps et le positionnement des ses membres d’une manière précise, ce qui permet d’utiliser l’anticipation du mouvement, élément technico-tactique fondamental en compétition sportive. Au-delà du schéma corporel, on développe la sensibilité musculaire (cutanée même) ce qui nous rend plus réactif.

On a la possibilité d’utiliser son corps d’une manière plus précise et plus rapide, ce qui augmente notre confiance en soi et notre motivation, notre envie de bouger aussi. On développe les automatismes et on optimise les réflexes.

La conscience kinesthésique et proprioceptive est la conséquence du mouvement chronique et nous offre la possibilité de nous exprimer plus librement. Il s’agit aussi d’un mécanisme de survie indispensable (anticipation du danger, réactivité, prise de décision, geste précis). Dans des temps plus anciens et précaires, il était impensable de survivre en milieu hostile sans détenir ces capacités-là.

4. Penses-tu exercer un contrôle sur ces sens ? Peux-tu en multiplier les usages au quotidien, dans d’autres contextes ?

On peut améliorer sa proprioception en effectuant du travail spécifique d’équilibre, qui vise à stimuler les récepteurs proprioceptifs qui sont dans les articulations et les tendons. Ce travail consiste à se placer dans une situation d’instabilité (tenir sur une jambe par exemple, ou sur un pied sur une assiette en bois instable). C’est ce type de travail qui est notamment effectué en rééducation, en kinésithérapie, pour redonner à l’articulation de la sensibilité, de la force et la capacité de se maintenir et de se protéger.

La sensibilité kinesthésique est, quant à elle, le fruit d’une dextérité et d’une maitrise corporelle poussée, conséquente à un entrainement chronique et prolongé.

On peut stimuler ces sens dans tous les mouvements du corps qui demandent de l’équilibre ou bien une conscience de la position précise de ses membres, même d’une gestuelle précise. Un chirurgien développe une sensibilité kinesthésique hors du commun au niveau de ses mains. La danse permet, quant à elle, d’avoir une conscience totale des mouvements de l’ensemble de son corps. Les personnes travaillant sur les toits (charpentier…) ont un sens proprioceptif hors du commun.

5. Cela te permet-il de reconsidérer ton rapport à autrui ? Autrement dit, est-ce que le fait de mieux connaître ton corps, t’amène à appréhender l’Autre (en tant que corps) différemment ?

Evidemment. En sport de haut niveau, l’autre est fondamental, car l’autre, c’est l’adversaire à battre, sans l’autre il n’y a pas de compétition donc pas de victoire possible.

L’objectif premier du développement des sens kinesthésique et proprioceptif en sport de haut niveau, c’est justement mieux pouvoir interagir avec l’autre pour le surpasser techniquement, physiquement et mentalement.

En sport de combat par exemple, il faut avoir une conscience totale et parfaite de son corps mais aussi de celui de l’adversaire en mouvement, on est au cœur même de la kinesthésie. Pour appréhender le mouvement de l’autre, il faut déjà maîtriser le sien. Sans une conscience proprioceptive et kinesthésique poussée, on ne peut rivaliser avec un adversaire d’un niveau supérieur. C’est souvent ce qui se passe dans des défaites sévères, on entend le vaincu s’exclamer ; « je ne l’ai pas vu venir », « je n’ai rien senti », « il a survolé le combat ». Il s’agit de mouvements…

Lors des rapports sexuels, la sensibilité kinesthésique est accrue par l’excitation mentale, plus on est sensible, plus les caresses de l’autre auront un impact sensoriel. Les femmes disent souvent que bien faire l’amour, c’est être sensible. Ne s’agit-il pas de la sensibilité kinesthésique ?

6. Comment penses-tu l’articulation du corps et de l’esprit ? Dans ta pratique sportive ? D’un point de vue réflexif (philosophique) ?

En arts martiaux japonais, l’articulation du corps et de l’esprit est l’objectif premier. Le corps (tai), la technique (gi) et l’esprit (shin) ne doivent faire qu’un, c’est le concept du « Shin Gi Tai ». Ce concept tant philosophique que pratique fait partie de l’anthologie de l’éthique des samouraïs, les guerriers japonais (dont la caste a été abolie en 1868). Déjà à cette époque, où les savoirs empiriques étaient là bien avant les sciences humaines, les guerriers japonais avaient appris, sur le champ de bataille, que la victoire (survie) était utopique sans une fusion totale du corps et de l’esprit.

Aujourd’hui, on retrouve cette notion de base fondamentale dans les nouvelles guerres modernes (compétitions sportives), même si la mort n’est plus la conséquence d’un mauvais geste, la défaite vient sanctionner celui qui n’est pas au niveau mental de son adversaire.

On ne peut envisager la victoire en combat si l’esprit se détache du corps. C’est le corps qui agit et qui va marquer le point (donner la mort), mais il ne peut agir sans un esprit fort. C’est l’esprit qui combat et qui doit prendre les décisions et surtout gérer les émotions. Si l’esprit est faible, un corps fort ne sert à rien. Mais un esprit fort dans un corps faible ne pourra survivre également. Les deux notions sont donc indissociables.

C’est pourquoi les samouraïs étaient formés depuis l’enfance à avoir un corps fort (entraînement) et un esprit fort (méditation, zen, apprentissage du courage).

L’articulation d’un esprit fort et d’un corps tout aussi fort conduit à l’expression totale de l’individu. C’est la même chose en danse classique, en musique ; dans un chef-d’œuvre artistique le corps et l’esprit ne font qu’un. La dissociation du corps et de l’esprit conduit à la médiocrité, comme l’athlète qui n’est pas concentré, ou l’acteur qui traduit mal ses émotions…

Dans les arts martiaux, cette notion est exacerbée car l’esprit doit non seulement être fort pour gérer son propre corps et prendre ses décisions mais aussi pour gérer une confrontation mentale/psychologique/nerveuse avec un adversaire avec lequel il interagit directement, dans une intensité physique et une violence poussée.

Matthieu Verneret

Professeur d’Arts Martiaux, Coach Sportif
4ème DAN de Karaté



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Je suis coach sportif professionnel, auteur spécialisé dans le fitness, la forme et le bien-être depuis de nombreuses années. Par ailleurs, j'ai été compétiteur de haut niveau en karaté. Sur ce blog, je vous livre tous mes meilleurs conseils pour être au top de votre forme et développer tout votre potentiel.


2 thoughts on “La kinesthésie et la proprioception dans le sport

  1. Pascaline Jouis

    Bonjour Matthieu
    J’anime le « kinesthésique club » sur facebook et j’ai partagé votre article pour apporter un nouveau jour aux membres du groupe. Je suis spécialiste des apprentissages et quand on apprend avec une mémoire kinesthésique c’est compliqué à l’école parce que l’on a besoin de « faire » pour apprendre.
    Le premier conseil que je donne pour se faciliter la vie c’est de se donner un moment de « défoulement physique » après sa journée d’école (ou de travail) avant d’aborder les devoirs du soir (ou les obligations familiales pour les adultes). Une activité physique intense chaque jour, même de courte durée, reste le meilleur garant de l’équilibre émotionnel d’une personne kinesthésique.
    C’est là que nos missions se croisent.
    Merci à vous

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  2. lilian

    Bonjour,

    Merci pour ces informations. Je suis à la recherche d’études scientifique sur la conscience corporelle, kinesthésie et ou proprioception et la performance sportive.

    Merci d’avance.

    répondre

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